Grandeur et faiblesse de la spontanéité

Les réflexions sur la violence nous ont amené à prendre conscience de l’existence permanente d’un décalage entre les cadres du parti nationaliste et les masses.

Ce décalage s’explique de plusieurs façons :
  • Les systèmes de partis politiques ont été importés sans pour autant s’adapter aux contexte local
  • Les partis nationalistes s’opposent aux structures féodales sur place, les considérant comme archaïques. En effet les membres des partis nationalistes qui sont généralement de la classe bourgeoise et du prolétariat des villes se définissent comme moderne.
  • Les paysans s’opposent à ces partis nationalistes car les citadins – fruits de l’exode rural – qui se comportent comme le colon (style vestimentaire, langue, style de vie…) ont perdu leur culture. Ceci contrairement au paysan qui défend ses traditions et garde son esprit communautaire où « l’individu s’efface devant la communauté. »

Malgré cela, les deux ont quasiment les mêmes ambitions dans la lutte nationale – quasiment car les nationalistes sont prêts à faire des concessions, sont pacifiques, tandis que les masses rurales sont totalitaires.

Lorsque les masses s’insurgent et se soulèvent ; les partis nationalistes au lieu d’entretenir cette flamme en politisant et conscientisant les masses, en les formant, ne font rien. Ils pensent que cette flamme ira grandissante : ce qui est une erreur car elle est spontanée et s’éteindra bientôt. Il n y’a donc pas de contamination. Les deux méthodes ne s’entremêlent pas et chacune s’estompent.

Les masses ayant subi la répression des colons vont se disloquer car, les colons ont toujours la main mise sur le pays. Puis elles vont attaquer et envahir par petits groupes, comme des maquisards, entrainant dans son mouvement les désœuvrés, chômeurs qui vivent dans les villes (ces derniers se rendent compte que la révolte est leur seul espoir). Frantz Fanon analyse que ces attaques obéissent à principe simple : que la nation existe . Les masses ne veulent pas de discours, pas de résolution. elles veulent que les étrangers partent.  A cet instant, « faire la guerre et faire la politique c’est une seule et même chose. »



Mais une autre situation survient : plus la révolte dure, plus les combattants, fatigués sont prêts à faire des concessions. C’est alors au leader de mobiliser, motiver, conscientiser ses troupes et lui expliquer que ces « concessions ne portent pas sur l’essentiel et dans la perspective du colonisé on peut affirmer qu’une concession ne porte pas sur l’essentiel quand elle ne touche pas le régime colonial dans ce qu’il a d’essentiel. » On comprend mieux la phrase du premier chapitre – ce qui est mal pour le colon est bien pour nous.


Et Fanon de clore ce chapitre en ces termes :
« C'est la lutte qui, en faisant exploser l'ancienne réalité coloniale, révèle des facettes inconnues, fait surgir des significations nouvelles et met le doigt sur les contradictions camouflées par cette réalité. Le peuple qui lutte, le peuple qui, grâce à la lutte, dispose cette nouvelle réalité et la connaît, avance, libéré du colonialisme, prévenu par avance contre toutes les tentatives de mystification, contre tous les hymnes à la nation. Seule la violence exercée par le peuple, violence organisée et éclairée par la direction, permet aux masses de déchiffrer la réalité sociale, lui en donne la clef. Sans cette lutte, sans cette connaissance dans la praxis, il n'y a plus que carnaval et flonflons. Un minimum de réadaptation, quelques réformes au sommet, un drapeau et, tout en bas, la masse indivise, toujours « moyenâgeuse », qui continue son mouvement perpétuel. »